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Roger SIMON : chapitre : La citoyenne d'honneur et le professeur de chant

Roger SIMON : « Voyage au pays des Kalmouks »(Russie du Sud, début du XXIè siècle), Editions CARTOUCHE, Paris, 188pages, 2009

Editions CARTOUCHE, 82 boulevard du Port Royal, 75005 Paris . Prix du livre : 12 Euros.

Chapitre : La citoyenne d’honneur et le professeur de chant (pp.146 -154)

Paris, esplanade du Trocadéro. Je traverse le parvis en émettant des borborygmes sous les regards inquiets des vendeurs ambulants. C’est que je sors de ma première leçon de chant de gorge. Encore quelques séances de vocalises et je serai l’égal du barde kalmouk, Okna Tsahan Zam, la natte en moins ! Plus sérieusement, la raison de cette douce euphorie est à mettre sur le compte de ce que vient de m’enseigner l’ethnomusicologue et célèbre compositeur de musique classique vietnamienne, Tran Quang Hai, sur la nature de la technique diphonique. Et le professeur Tran, jamais à court de bons mots ou de démonstrations sonores destinées à illustrer ce qu’il énonce, sait y faire pour capter son auditoire.

Pendant plus d’une heure, installés dans le dernier mètre carré vacant de son bureau du Musée de l’Homme, nous parlons du chant de gorge, ce registre musical étrange qui m’avait attiré vers la culture kalmouke.

-          En réalité, le chant diphonique n’est pas spécifiquement à la Kalmoukie. Il se pratique surtout en Mongolie et dans la république de Touva. Pour être précis, il convient de distinguer le chant diphonique – khöömei, littéralement « pharynx » - de Mongolie et de Touva, qui se caractérise par une basse continue au -dessus de laquelle s’ajoute une ligne mélodique, et le chant à résonance diphonique qu’on observe dans d’autres pays ou chez les moines tibétains, qui lui se résume à une succession de sons, pour les prières par exemple, mais sans effet harmonique .

Okna Tsahn Zam s’inscrit donc dans la tradition du chant mongol, il appartien à la lignée des chanteurs de khöömei. Rien à voir avec  ces moinillons du Toit du monde incapables de reproduire une ligne mélodique.

-          Savez-vous que les sonorités graves que l’on entend chez les moines tibétains s’obtiennent arpès un entrainement très sévère ? m’interrog Tran avant d’entamer une courte récitation bouddhiste .

-          Je n’en savais rien. De quoi s’agit-il ?

-          Dès l’âge de onze ans, les moines doivent avaler de l’eau puis se faire vomir, huit heures par jour, pendant près de vingt ans, pour casser les cordes vocales. C’est ce que j’appelle une « voix pathologique ».

-          A-t-on une idée de la date de naissance du chant de gorge ?

-          C’est difficile à dire. On n’a jamais trouvé d’écrits relatifs aux origines de ce registre vocal. Tout juste des récits d’explorateurs vieux d’une centaine d’années font-ils mention du chant diphonique. Les premiers enregistrements qui nous sont parvenus datent de l’URSS des année 1930 . Mais jusqu’aux environs de 1960, les documents sonores étaient en nombre très limité. C’est à cette époque que j’ai appris le khöömei en écoutant les bandes magnétiques en Mongolie.

-          Comment çà ? On peut apprendre le chant de gorge à partir de disques ou de cassettes ?

-          Bien sûr. Bon, çà prend du temps. En revanche, avec la technique que j’ai mise au point, je peux vous initier au chant de gorge par quelques exercices. C’est simple puisque c’est dans votre voix. Il suffit d’en extraire quelques bonnes fréquences, tente de me convaincre le professeur.

-          Mais, et ce don ancestral dont m’ont rebattu les oreilles les artistes que j’ai rencontrés à Elista ? dis-je, interloqué par la cartésianisme de mon professeur de chant .

-          Des milliers de personnes travaillent avec moi, de différentes nationalités, de cultures diverses. Elles n’on pas été touchées par un quelconque pouvoir magique ni aucune résurgence ancestrale, je vous l’assure ! Je vous explique comment chanter ?

J’opine, sans croire le moins du monde en mes aptitudes pour le chant traditionnel mongol.

Tran m’indique la marche à suivre :

-          Suivez à la lettre ce que je vous dis. Après cet exercice, vous pourrez sortir des harmoniques. Faites comme les vaches dans la prairie, étirer la bouche pour produire le son nasal « mmmeuh ». Puis oubliez ce son tout en continuant de l’émettre et prononcez lentement le « moi » freudien. Une fois que vous avez ouvert la bouche, Bouddha arrive, dites alors « homme ». A vous de jouer !

Me voilà à enchaîner les « mmmeuh » / « moi »/  « homme » entre les rangées de livres, les piles de vinyles et la collection antédiluvienne de matériel d’enregistrement dont les murs du bureau sont tapissés. Tran Quang Hai trouve mes débuts très prometteurs…. L’homme est courtois.

-     Okna Tsahan Zam, l’artiste kalmouk, a-t-il lui auss appris le chant en écoutant de vieux enregistrements ?

-     Okna, je le connais bien, c’est un garçon très doué. Il est venu à Paris. Il a dû aller à des concerts, rencontrer des gens et suivre l’entraînement que les maîtres de chant d’Oulan Bator dispensent à leurs élèves. Je veux parler de la cascade. En Mongoli, le maître emmène son élève devant une cascade – elle est, paraît-il, connue dans tout l’Altaï. Celui-ci doit apprendre à couvrir de sa voix le vacarme des chutes d’eau ! L’autre partie du travail repose sur l’imitation : quand le maître chante, l’élève l’imite jusqu’à obtenir le ton juste. Pour revenir à votre ami, Okna a tendance à imiter le style vocal de Touva, et désormais on imite Okna après qu’il a imité les autres !

 

*

 

Une cascade, il ne manquait plus que çà ! Je quitte le caphanaüm du professeur Tran en repensant à mon séjour à Elista. Dans la pénombre du couloir du musée de l’Homme défilent en accéléré les visages, les sons et les couleurs de mon kaléidoscope kalmouk. Arrivé sur l’esplanade, je répète mes premiers exercices de chant .

Finalement, la musique ne serait –elle pas la quintessence de cette identité dont j’essaye d’esquisser les contours ? Musique altaïque mais teintée d’âme russe, musique d’inspiration à la fois chamanique et bouddhiste, musique de la Mongolie originelle et de la steppe d’adoption. Tiens, c’est curieux, ce matin, le parvis du Trocadéro a des airs de place Lénine et la tour Eiffel ressembe à un stûpa géant .

Roger SIMON

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